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L’avenir de la monnaie

22  décembre 2007 | par Bernard Lietaer JPEG - 4.7 ko

     

    Cadre supérieur de la Banque centrale de Belgique, Bernard Lietaer a été étroitement associé à la mise en œuvre de l’euro. Désigné par Business Week comme meilleur négociant sur le marché mondial des devises, il a rempli une fonction d’expertise auprès de sociétés transnationales et présidé le réseau de paiement électronique international le plus étendu du monde, mais il a aussi aidé des pays en développement d’Amérique latine à améliorer la solidité de leurs monnaies. Trente années d’expériences professionnelles qui peuvent paraître contradictoires, mais qui lui ont permis de développer une approche originale des monnaies complémentaires. Il nous a semblé intéressant de présenter dans ce dossier quelques extraits de son livre "The future of money" (L’Avenir de la monnaie), publié en 2001.

 

La monnaie envisagée comme système d’information

La monnaie est en fait notre plus ancien système d’information : l’écriture a été inventée en Mésopotamie, pour permettre l’enregistrement d’actes commerciaux. Les premiers textes, qui datent de 3200 avant J-C, à Uruk, sont des relevés d’opérations financières, notamment des prêts (garantis ou non) et des échanges de devises.

La monnaie est aussi le système d’information le plus envahissant : elle s’infiltre partout, dans toutes les catégories sociales, par le biais de milliards d’échanges quotidiens.

La monnaie est aujourd’hui un système d’information authentiquement planétaire, maintenant que des trillions de dollars se déplacent, 24 heures sur 24, à la vitesse de la lumière, sur un marché des changes informatisé et totalement intégré.

C’est notre système d’information le plus universel, dès lors que même la Chine communiste s’en remet à l’initiative privée et à la perspective du profit pour motiver sa population.

Bref, le système monétaire global joue aujourd’hui un rôle similaire à celui du système nerveux central dans le corps humain : il est vital pour le fonctionnement de l’ensemble, bien qu’échappant le plus souvent à la volonté individuelle. (Par cette métaphore, nous entendons sensibiliser les membres du corps social et les inciter à effectuer des choix conscients quant à l’utilisation de différents circuits monétaires).

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Les monnaies nationales et les systèmes monétaires conventionnels sont, par définition, générateurs de compétition et fondés sur le principe de la rareté. A contrario, si nous pouvons choisir entre différentes catégories de monnaie, tout change : si l’usage de la monnaie "normale" convient encore pour acheter une voiture, du carburant, ou pour régler une facture, nous aurons plutôt recours à une monnaie coopérative pour échanger des services entre voisins, assurer le bien-être de nos parents âgés ou élargir l’horizon culturel et éducatif de nos enfants. On saisit bien que les fonctions respectives de ces deux catégories monétaires sont distinctes et complémentaires. Il sera par ailleurs souvent logique de combiner les deux types de monnaie pour effectuer un paiement.

Grâce aux technologies de l’information, de nombreuses nouvelles monnaies ont vu le jour. Certaines nous sont déjà familières, à l’instar des "miles grand voyageur". Conçus au départ comme simple astuce de marketing destinée à fidéliser les clients, ils sont maintenant échangeables contre d’autres services : coups de téléphone longue distance, taxis, hôtels, voire magazines, et constituent un véritable "argent privé" émis directement par des compagnies aériennes. Dans un autre registre, et de façon aussi signifiante, on trouve les monnaies communautaires, que la plupart des gens considèrent encore comme un folklore de marginaux (ex : LETS, SEL, Time dollars, Ithaca Hours, etc.). Il peut aussi s’agir des "tickets de soins relationnels" en usage au Japon auprès des personnes âgées ou de la monnaie brésilienne liée au recyclage des ordures. Toutes ces formes non traditionnelles sont des prototypes de la révolution monétaire en émergence.

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Ce qui est exposé ici n’a rien d’une solution définitive. Ce sont plutôt des instruments de transition que nous envisageons ; ils devraient servir pour les 20 ou 30 ans à venir, le temps que nos sociétés passent de l’ère industrielle à l’âge de la connaissance. Ceci implique que nous sommes en train d’expérimenter un temps de rupture très inconfortable et difficile à vivre ; le philosophe Thomas Berry dit que nous vivons "entre deux histoires". La vieille histoire ne fonctionne certes plus, mais nous n’avons pas encore compris les règles de la nouvelle. Un des objets de ce livre est justement de réfléchir à ce que nous pouvons faire de cet "entre deux histoires".

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Il est essentiel, ici, de comprendre que le système monétaire est en train de subir des changements irréversibles aux conséquences énormes. La machine à contracter le temps nous l’a prouvé : le système monétaire que nous connaissons est devenu contre-productif quant au maintien du bien-être économique de la société. Durant la dernière décennie, le système monétaire global a atteint un degré de puissance inégalé et incontrôlable, aux niveaux national ou international. Les crises monétaires majeures récurrentes mettent en évidence les failles de plus en plus béantes de l’ancien système. La transformation va bien au-delà de l’introduction de la monnaie unique européenne, de la mise en œuvre des cartes à puce, de l’explosion du commerce en ligne ou même d’une réforme des institutions monétaires internationales. L’impact de plus en plus sensible de la révolution informationnelle et les coups de boutoir portés au statu quo ne sont que les symptômes d’une mutation beaucoup plus fondamentale.

Prenons l’exemple des instances qui créent la monnaie : ce ne sont plus seulement les systèmes bancaires nationaux, mais également des entreprises privées ou des communautés. Les conditions de la création monétaire sont également touchées, avec l’apparition de crédits à taux zéro. Le fait d’avoir recours (volontairement) à diverses sortes de monnaies débouche sur des comportements sociaux différents : certains systèmes favorisent la coopération, d’autres encouragent la compétition. Si nous prenons conscience qu’il existe des systèmes d’échange variés, porteurs de sens et d’effets différents, nous pouvons sélectionner les monnaies en fonction du genre de transaction financière que nous souhaitons effectuer. Et, sur la base de choix correctement fondés, nous pouvons imaginer, concevoir et promouvoir nos options sociétales futures.

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Les monnaies complémentaires et les systèmes d’échange privés peuvent garantir une sécurité vis-à-vis du système officiel. Une roue de secours a toujours l’air superflu... jusqu’à la crevaison ! Cette image, transférée dans le domaine monétaire, renvoie par exemple à la "couronne d’or", un dispositif privé grâce auquel un groupe d’entreprises russes a établi un réseau de troc qui a démontré concrètement son utilité lors de la crise du rouble. Les monnaies locales ont pareillement apporté la preuve de leur importance vitale après le crash du baht thaïlandais en 1997-1998 ; au même titre que les Redes de trueque (littéralement "réseaux de troc") qui fonctionnent depuis longtemps déjà en Argentine.

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La monnaie a de l’importance : la manière dont elle est créée et gérée dans une société donnée influence profondément les valeurs et les relations humaines de cette société. Plus spécifiquement, la nature de l’argent (du moyen d’échange) utilisé dans une société encourage - ou disqualifie - certaines émotions et comportements types.

Le système dans lequel nous évoluons est le produit inconscient de la vision du monde issue de l’ère industrielle de la seconde moitié du XXème siècle. Aujourd’hui encore, il constitue un puissant facteur de formation et de renforcement des valeurs et affects contemporains. Par exemple, le fait que les monnaies soient nationales rend l’échange économique plus facile entre concitoyens qu’avec des "étrangers", et favorise par là-même le maintien de la conscience nationale. De la même façon, ces monnaies sont conçues pour stimuler la compétition, plutôt que la coopération, entre les utilisateurs. La monnaie est aussi le moteur sous-jacent de la croissance sans fin qui caractérise les sociétés industrielles. Enfin, le système actuel valorise l’enrichissement individuel et se montre impitoyable envers ceux qui ne suivent pas ce dogme.

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Les monnaies complémentaires rendent possibles des transactions et échanges qui n’existeraient pas sans elles ; très concrètement, elles créent davantage d’activité économique (donc plus de travail et de richesse). Plus de la moitié des personnes interrogées à l’occasion d’une enquête sur ce thème ont effectivement pu se mettre à leur compte grâce aux monnaies complémentaires utilisées dans leur communauté.

Le travail et la richesse créés le sont là où ils sont vraiment nécessaires, sans qu’il soit fait appel à l’impôt ou à la bureaucratie, et sans provoquer d’inflation dans l’économie générale. C’est bien une richesse créée par surcroît et non la redistribution de la richesse existante. De plus, les monnaies sociales ne sont pas une nouvelle forme d’aide sociale (transfert contraignant des ressources des riches vers les pauvres) ; leur usage est au contraire libre et volontaire et crée de nouvelles richesses. Une fois lancé, le mécanisme s’autofinance totalement et aide à traiter de nombreuses questions sociales sans recourir aux subventions ou aux taxes.

Les monnaies complémentaires ont du sens socialement, mais aussi pour les petits employeurs locaux, à qui elles permettent de faire face aux chaînes de la grande distribution. En effet, ces monnaies circulent facilement dans les circuits de proximité de leurs communautés de référence - comme dans le cas des petits agriculteurs qui, grâce à elles, rémunèrent le travail nécessaire au moment des récoltes.

A l’inverse, les supermarchés s’y intéressent logiquement moins, puisqu’ils font appel à des fournisseurs beaucoup plus éloignés.

Dans cette perspective, les monnaies complémentaires contribuent à rendre les économies locales plus autonomes et à contrebalancer, même modestement, la pesanteur d’une mondialisation implacable. D’où un environnement économique plus sain et équilibré, qui rétablit des conditions de concurrence plus équitables, et bénéficie au consommateur comme à la société dans son ensemble.

http://www.transaction.net/money/book/
http://www.transaction.net/index.html
http://www.futuremoney.de/index2.html

 

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